« Une sorte d’approche vers la nature
Dans sa pratique de la céramique qui s’étire sur environ deux décennies, de 1949 à 1972, Chagall semble accorder toute son attention à la matière et à la technique, dont il ne cesse de vouloir repousser les limites. Après un apprentissage auprès de plusieurs artisans de la région1, l’artiste travaille essentiellement avec l’atelier Madoura, tout en s’autorisant d’autres collaborations ponctuelles, comme celles avec Marius Giuge2 ou Michel Muraour3. Chagall s’intéresse à toutes les étapes de la fabrication, car chaque matériau et procédé représente pour lui un moyen d’expression à part entière, destiné à participer à la mélodie singulière de chaque céramique.
Loin d’être, en effet, un support muet au décor que l’artiste modèle, découpe, grave et couvre d’engobes veloutés et de couleurs luisantes, la terre, avec son grain, sa couleur et sa texture, est une matière substantielle, soigneusement accordée au thème et à l’esprit de chaque pièce. La richesse des terres de la région répond à l’engouement de l’artiste pour la variété des matières. Chagall se procure les diverses argiles auprès de la Société des Terres Réfractaires «
Dès la production des premières céramiques, Chagall utilise des mélanges à base de terre à feu, dont la cuisson offre des teintes chaudes et douces, allant du jaune ocre jusqu’à plusieurs nuances de rose. Elle est visible dans certaines pièces de la série des Fables de La Fontaine, au revers des plats ou dans les traits gravés, comme dans Fables de La Fontaine : Les Deux Taureaux et une Grenouille (1950). Cette teinte ocre rose, procurant une lueur satinée, transparaît délicatement dans des plats aux sujets religieux, comme David et Saül (1950), La Bénédiction ou Isaac bénit Jacob (1950) ou encore Moïse à la source (1950). La terre blanche est également utilisée dès les années 1950, pour les plats comme Deux femmes (1953), les pièces de forme (Le Coq (circa 1951)), ainsi que les carreaux de taille variable (Le Coq ou Amoureux dans le coq (1961), Le Pont-Neuf ou Le Couple ou Les Fiancés de Paris (1950 - 1952)). La terre rouge, quant à elle, offre une profondeur et une consistance particulière aux plats massifs, comme Bouquet ocre (1955), mais surtout aux nombreuses pièces de forme aux allures sculpturales (Les Amoureux et la Bête (1957), La Promenade II (1961), Femme à la tête penchée et l'oiseau en vol ou Femme vase (1971)). Grâce à Serge Ramel, dont la poterie se trouve place du Peyra à Vence, Chagall se familiarise avec le travail de la terre chamottée. Certainement séduit par la dimension à la fois visuelle et tactile de sa texture, il utilise de la terre chamottée avec des pâtes céramiques d’une grande variété de couleurs et de formes. La texture de la terre chamottée blanche est par exemple perceptible au travers de la couverte dans La Femme sur le cheval blanc (1952).
L’évolution des formes céramiques de Marc Chagall passe par son appropriation de certaines formes de la poterie provençale traditionnelle, pour déboucher sur la création de pièces de forme de plus en plus sophistiquées. Chagall commence son apprentissage en faisant appel à des céramistes plus proches du terroir, telle Mme
À compter de 1951, Chagall passe plus de temps à l’atelier Madoura13, à Vallauris, où il continue à parfaire sa maîtrise technique14 en développant notamment son travail sur les « vases-sculptures15 », accompagné par la céramiste Suzanne Ramié16. Il commence à travailler sur des supports comme des vases, des cruches et des pots. L’une des premières œuvres en volume voit le jour en 1951 − Le Char d'Élie (1951) −, pièce tournée et modelée, témoignage d’une sensibilité à la fois physique et sémantique de l’artiste face à la matière. Du mouvement circulaire du vase en terre ocre rouge laissé sans couverte, l’attelage impétueux d’un char de feu se détache, modelé et découpé dans la masse, dans un mouvement ascendant.
Dès 1950, Chagall réalise des céramiques murales, composées d’un ou de plusieurs carreaux (Le Coq ou Amoureux dans le coq (1961)), qui témoignent de son intérêt pour l’inscription de la céramique dans un espace architectural. La Traversée de la mer Rouge, Notre-Dame-de-Toute-Grâce, le plateau d'Assy (1956), grande céramique murale composée de quatre-vingt-dix carreaux, réalisée en 1956 à l’atelier Madoura, est conçue pour un ensemble destiné au baptistère de la chapelle Notre-Dame-de-Toute-Grâce, à Assy17. Montée en 1957, première pièce monumentale de l’artiste, elle fait écho aux premiers vitraux en cours d’exécution pour la même chapelle et aux maquettes pour la cathédrale Saint-Étienne de Metz produites un an plus tard, en 1958, préfigurant ainsi de nombreuses œuvres monumentales que Chagall réalisera ultérieurement.
Afin de créer ses formes inédites, Chagall multiplie et diversifie ses procédés de travail de la céramique, en recourant aux principales techniques de façonnage de la pâte : le modelage à la main, le tournage au tour et le moulage. Ce sont les céramistes et les artisans de l’atelier Madoura qui épaulent l’artiste dans ces diverses pratiques. Les pièces sont en général tournées par Jules Agard (1905-1986) et moulées par Loris Cerulli18 (1906-1983). Elles peuvent ensuite être modelées et façonnées par Chagall lui-même, puis contre-moulées par Cerulli. Des plats de diverses formes sont souvent moulés et parfois modelés à la main (Coq dans la nuit (1950), Personnages, paysage et bouquet (1955)). Les vases et les récipients aux formes circulaires plus classiques sont tournés, à l’instar des pièces comme David et Bethsabée à la lune (1952), Têtes, coq et poisson (1952) ou Vase blanc mat (1956). Les pièces de forme, appelées également «
Après le tournage, le modelage, le moulage, la pièce est séchée avant d’être mise à l’épreuve du feu
La forme, le décor et les couleurs de chaque pièce sont pensés par l’artiste de façon assez précise, bien en amont de leur réalisation. En témoignent les esquisses préparatoires réalisées au pastel, au fusain et aux crayons de couleur sur papier, ou encore à la plume sur papier calque. Ces esquisses lui permettent, d’une part, d’exprimer ces désirs auprès des céramistes qui l’assistent et, d’autre part, de réaliser ses propres décors25. La diversité des techniques céramiques absorbées en moins de deux ans par Chagall lui a permis de transposer son univers pictural en volume, de donner de la «
Les céramiques sont souvent cuites en biscuit avant que l’artiste y appose des glaçures colorées, avant de subir une deuxième, voire une troisième cuisson, entre 950
Tout en accordant une place essentielle à la maîtrise technique associée à une inventivité libératrice, Chagall rejette la conception purement décorative de la céramique