La réception critique de la céramique de Marc Chagall dans les années 1950
Dès son apparition, la production céramique de Marc Chagall a pu bénéficier d’une visibilité et d’un discours critique florissant, notamment grâce aux expositions de groupe et monographiques. Il est possible d’observer deux grandes vagues d’intérêt de la critique émergeant souvent de façon concomitante aux expositions. La première vague se situe entre 1950 et 1970, dont trois expositions en 19521. La deuxième vague concerne la période allant de 1995 à nos jours, qui s’ouvre avec une exposition de groupe exclusivement dédiée à la céramique d’artiste, organisée en 1995, au musée de Céramique de Vallauris2. Entre 1970 et 1995, durant vingt-cinq ans, les fragiles pièces de Chagall restent immobiles, les quelques pièces abîmées lors de leurs transports ayant probablement incliné l’artiste et sa femme Valentina Brodsky à se garder de les prêter davantage3. Cet article s’attachera à relever quelques grandes lignes du discours critique des années 1950 qui accompagne l’émergence et l’évolution de l’œuvre céramique de Marc Chagall, à travers notamment des articles de presse, des revues spécialisées, des catalogues d’exposition et des entretiens radiophoniques.
En mars-avril 1950, la première présentation au public des céramiques nouvellement créées par Marc Chagall est aussi la première exposition de l’artiste à la galerie Maeght4, prélude à plusieurs années de collaboration. Treize céramiques5 sont alors exposées aux côtés des trente-sept peintures, des lavis rehaussés, des trois gouaches pour Les Mille et Une Nuits, ainsi que des eaux-fortes originales pour Les Âmes mortes de Gogol. Les articles aux tonalités lyriques, publiés en regard des poèmes des années 1910 de Guillaume Apollinaire et de Blaise Cendrars dédiés à Chagall, dans le numéro 27-28 de la revue Derrière le miroir6, n’évoquent pas les céramiques. En revanche, quelques semaines après cette exposition, un entretien unique sera diffusé à la radio française7, dans l’émission du 25 juillet 1950 consacrée à la céramique d’artiste. Dans cette édition, Chagall est entouré des célèbres céramistes Émile Decœur et Josep Llorens i Artigas, tous deux ayant vu les premières céramiques de l’artiste à la galerie Maeght. Saluant l’entrée des peintres dans leur domaine, les maîtres de la céramique mettent en avant l’enrichissement mutuel résultant des étroites collaborations entre les artistes et les céramistes. Les techniciens encouragent les artistes à ne pas se limiter à des décors superficiels, et à ne pas se cantonner à être exclusivement «
En décembre 1951, moyennant une certaine liberté éditoriale, un reportage photographique sur le travail céramique de Marc Chagall est inclus dans un article publié dans France Illustration, intitulé «
La céramique fut la première de ces vieilles disciplines artisanales qui ont retrouvé l’intégrité d’autrefois. Des artistes comme Lenoble et Decœur ont pratiqué les arts de la terre et du feu avec une maîtrise qui rapproche leurs ouvrages des plus beaux exemples des anciennes céramiques chinoises.
[…] Nous avons vu ensuite des artistes inspirés, curieux de renouvellements, comme Chagall et Picasso, s’appliquer à créer des formes et des décors où leur personnalité se manifeste avec non moins d’intérêt que dans leurs tableaux10.
La céramique est ainsi liée à l’art mural, non seulement d’un point de vue technique, lorsqu’il s’agit des tesselles en faïence par exemple, mais aussi en tant que «
Dans une lettre du 21 février 1952, Waldemar-George adresse à Marc Chagall le dernier numéro de la revue Art et Industrie contenant son article d’une page sur les céramiques du peintre, accompagné de quelques illustrations12 et intitulé «
Ces céramiques ne sont ni des récréations ni des divertissements. Leur auteur y voit une communion étroite avec la terre française qu’il pétrit de ses mains. On y retrouve la marque de son génie de poète-artisan, ses personnages ailés, ses amants qui s’enlacent sur une couche de nuages, ses fleurs animées et son Orient de mille et une nuits. Verlaine tordait le cou à l’éloquence. Chagall piétine la prose. Les anses de ses vases forment les bras de ses fiancés (sic) astrales. Ses coupes et ses plats aux couleurs chatoyantes liées à la matière ont l’éclat et les irisations des poteries mozarabes14.
Waldemar-George énumère les thèmes récurrents que l’on retrouve dans les céramiques de Chagall afin de souligner la vocation poétique de son œuvre. Selon le critique, celle-ci est marquée par une forme de rupture qui le pousse à comparer l’artiste avec Verlaine («
En 1952, la céramique de Chagall figure dans la 5e édition des expositions dédiées à la production céramique locale «
La même année, l’écrivain et critique d’art André Warnod, ayant par ailleurs forgé la dénomination «
Voici un bel exemple de l’action que peuvent avoir les artistes sur une industrie locale, un travail artisanal. Vallauris a toujours été le pays des potiers parce que la terre qu’on y trouve est particulièrement favorable à cette industrie, mais l’activité de ces fabrications était lente et incertaine. De grands artistes ont été tentés par ce mode d’expression, Matisse et Chagall à Vence, Picasso à Vallauris. Il n’en fallait pas plus pour mettre la poterie à la mode22.
L’auteur souligne l’influence bénéfique des artistes sur la poterie artisanale et par conséquent sur l’économie locale, stimulée par le développement du tourisme de l’après-guerre. Warnod relève le renouvellement des formes et des approches qu’il caractérise comme «
Un peu plus tôt en 1952, les céramiques de Chagall figurent dans deux expositions monographiques, à Paris d’abord, à la galerie Maeght23, et à New York ensuite, à la galerie Curt Valentin24. Le peintre dévoile alors le versant moins connu de son travail récent
Dans ce paysage critique protéiforme où les idées se croisent et se répondent, les textes de la revue Derrière le miroir, évoquée précédemment, occupent une place à part. Conçu et édité par la galerie Maeght en lien étroit avec sa programmation, chaque numéro constitue un catalogue d’exposition de la galerie, tout en étant un lieu de «
Dans son premier article consacré à Chagall, intitulé «
Quelle merveilleuse époque que la nôtre où les plus grands peintres aiment à devenir céramistes et potiers. Les voilà donc qui font cuire les couleurs. Avec du feu ils font de la lumière. Ils apprennent la chimie avec leurs yeux
; la matière, ils veulent qu’elle réagisse pour le plaisir de voir. Ils devinent l’émail quand la matière est encore molle, quand elle est encore un peu terne, à peine luisante28.
Avançant une approche sensible, voire sensuelle de la céramique, le philosophe examine avec finesse l’ouverture de la «
En écho à cette idée d’une œuvre «
Et de même qu’à Lascaux la réalité plastique d’un merveilleux bestiaire a gardé intactes fraîcheur et présence sous le miracle naturel d’une cristallisation qui a joué comme le meilleur et le plus transparent des vernis, de même ici les grandes céramiques de Chagall, paradoxales mais authentiques peintures, à ce détail près que l’épreuve du feu les a dotées d’une cuirasse d’émail, ces peintures-céramiques donnent à voir et à toucher une fraîcheur que l’on sait désormais préservée de cette fragilité dont la menace permanente plane sur toute fresque ou toute œuvre de chevalet31.
Pour le critique, les céramiques murales sont des sortes de peintures «
En 1953, vingt-huit pièces céramiques de Chagall voyagent en Italie, à Turin, dans le cadre d’une grande exposition monographique33. Deux ans plus tard, en 1955, son grand plat L'Arche de Noé (1951) est exposé au «
Le discours critique des années 1950 défriche le phénomène de la céramique d’artiste de l’après-guerre et tente de saisir la spécificité de la production chagallienne. Puisant dans des codes et des schémas existants, la critique tente d’épouser de nouvelles formes et jette les fondements pour les décennies à venir. Lorsque ce discours va au-delà des éléments biographiques ou d’une simple énumération des motifs iconographiques de l’artiste, plusieurs thèmes émergent. Frôlant parfois une interprétation romantique, la critique met en lumière la valeur poétique de son œuvre, à laquelle la céramique offre une chair et une profondeur particulière. L’image de «
Ces quelques pièces de céramique, quelques échantillons, sont comme un «
avant-goût » : résultat de ma vie dans le Midi, où l’on sent si fort la signification de ce vieux métier. La terre même sur laquelle je marche est si lumineuse. […] Par ce temps menaçant de bombes et de pulvérisations, on a particulièrement envie de s’attacher à cette terre et de se confondre avec elle. Les racines de ma première patrie s’étendent et se lient aux racines de ma seconde patrie qui m’aide à respirer en souriant. L’art n’est-il pas comme le visage de mon fils de quatre ans qui attend de moi un sourire ? Que je parle de céramique, de gravure ou de peinture, toutes mes paroles tournent autour de la matière qui, par elle-même, est abstraction, à condition qu’elle se tienne à une certaine hauteur. Même si cette matière est trempée d’une sensibilité excessive, ne vaut-il pas mieux s’y attarder plutôt que de se perdre dans un monde où règne un automatisme ou une orgueilleuse insensibilité36 ?
Bien plus qu’une pratique artisanale décorative, la céramique semble revêtir le rôle d’un réceptacle de la «