Les Deux Visages, céramique à la forme allongée et aux bords arrondis, est réalisée par Marc Chagall en 1951. À la différence des plats produits plus tôt – à l’instar de la série illustrant les Fables de La Fontaine datée de 1950 –, cette pièce davantage creuse offre à l’artiste l’opportunité d’explorer la tridimensionnalité.
Le trait de contour et les formes stylisées rappellent les œuvres graphiques de la même période telles que La Belle aux fleurs (1950). Le fond noir intense – déjà expérimenté à travers Amoureux avec chèvre (1950) – contraste avec les deux figures représentées dans des tons plus clairs. Ce clair-obscur utilisé de la même manière par Chagall pour la céramique Mère et enfant (1951) s’apparente à la peinture de chevalet. Le contraste est également visible par la matière à laquelle Marc Chagall confère une attention particulière1. La rugosité et le relief de la terre chamottée sous la brillance et l’aspect lisse de la couverte donnent ainsi de la profondeur à l’œuvre, et la bordure décorative lui confère une dimension archaïque.
Les deux êtres semblent constituer une même entité – rappelant la forme de la pièce elle-même – telle une fusion de deux corps ou d’un double visage, iconographie récurrente dans l’œuvre de Chagall que l’on retrouve par exemple sur Le Gant noir (1923-1948). Les teintes lumineuses choisies, blanc et jaune accompagné de vert, se rapporteraient par ailleurs à ce que Franz Meyer qualifie de « symbolisme astral2 » ou « symbolisme lune-soleil3 ». Le double portrait pourrait évoquer ici la dualité d’âme dépeinte dans la pièce de Sh. An-ski, Le Dibbouk, dans laquelle « le dibbouk » (l’âme de Hanan décédé) vient prendre « possession du corps de sa promise le jour de ses noces4 ». La troupe Habima souhaitait en effet collaborer avec Marc Chagall pour la réalisation des décors de la pièce, mais c’est finalement l’artiste Nathan Altman qui les créa5. La pièce d’An-ski est par la suite mentionnée à plusieurs reprises dans la correspondance de l’artiste, et notamment dans une lettre à sa fille Ida datée de 1947 dans laquelle Chagall se dit très intéressé par un projet de ballet créé d’après Le Dibbouk6.